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LA TRADUCTION DE DOCUMENTS OFFICIELS : UN DÉFI CULTUREL ET LINGUISTIQUE


Roger E. Savain Bilingual Education Consultant Translator-Interpreter


La Constitution haïtienne de 1987 fait obligation à l’Etat haïtien de publier tous les documents officiels en français et en créole, les deux langues officielles du pays. Quant à présent, les lois, les codes, les formulaires, les pièces administratives et tous autres documents sont encore rédigés exclusivement en français.


L’application du mandat constitutionnel et ses retombées administratives entrainent des impératifs de révision, d’ajustement, de rédaction, de traduction, d’interpretation et de comportement civique et social. Ce sont autant de considérations qui représentent quatre défis culturels et linguistiques qui méritent une attention particulière à cause des difficultés inhérentes au processus de leur résolution.


Depuis 1987, la République d’Haïti a deux langues officielles: le français et le créole. D’après l’énoncé de l’article 5 de la nouvelle Constitution, “Tous les Haïtiens sont unis par une seule langue: le créole… Le créole et le français sont les deux langues officielles de la République.”


De plus, à l’article 40, il est dit : “Obligation est faite à l’État de donner publicité par voie de presse parlée, écrite et télévisée, en langues créole et française, aux lois, arrêtés, décrets, accords internationaux, traités, conventions; à tout ce qui touche la vie nationale, exception faite pour les informations relevant de la sécurité nationale.”


Une interprétation de “tout ce qui touche la vie nationale” suggère, en plus des documents officiels, la préparation de toutes les pièces administratives en français et en créole et l’usage égal de ces deux langues à tous les niveaux de communication dans les bureaux publics.


L’application du mandat constitutionnel et ses retombées administratives entrainent des impératifs de révision, d’ajustement, de rédaction, de traduction, d’interprétation et de comportement civique et social. Ce sont autant de considérations qui aboutissent à quatre défis culturels et linguistiques méritant une attention particulière à cause des difficultés inhérentes au processus de leur résolution.


Mais, avant de considérer ces difficultés et d’envisager, si possible, des solutions adéquates, arrêtons-nous un moment sur la question de l’appellation de la langue parlée par le peuple haïtien tout entier.




À propos d’un nom

C’est une question qui, depuis plus de soixante-dix ans, fait l’objet d’un débat souvent chargé d’émotion nationaliste. J. Price-Mars a été l’un des premiers à se poser la question: “Le créole doit-il devenir un jour la langue haïtienne comme il y a une langue française, italienne ou russe?” (1928:16).


Une réponse à cete question peut être trouvée dans une étude de D. Fattier sur les bilingues francophones haïtiens, où l’auteur écrit: “Haiti: Un pays de langues en contact, un pays où quatre langues sont en contact. La première de ces langues est l’haïtien. C’est l’élément commun d’identité nationale le plus puissant; c’est également la composante la plus innée de la culture et son véhicule; c’est la langue-racine.” (1989:105). De son côté, P. Pompilus signale que depuis de nombreuses années “Maximilien Laroche et d’autres créologues ne désignent notre langue maternelle que par le syntagme ‘l’haitien’. “ (Savain, 1995:III).


Cependant, Yves Déjean, linguiste haïtien de renom, déclare: “Anvan yon moun chèche esplike pou ki sa li ta vle chanje non lang pèp ayisyen pale a, li ta bon pou li kalkile yon ti keksyon: ki dwa yon moun pou li chanje non yon lang ki la nan yon peyi depi plis pase 200 ane?” “Moun ki pale kreyòl ann Ayiti, depi sou tan lakoloni, rele lang yo pale a kreyòl. Yo pa rele l ayisyen. Ki dwa kèk entelektyèl pou yo chanje non lang tout yon pèp?” (1995a:62)


“Avant que quelqu’un ne cherche à expliquer pourquoi il voudrait changer le nom de la langue que parle le peuple haïtien, il serait bon qu’il se pose une petite question: de quel droit quelqu’un peut-il changer le nom d’une langue qui est dans un pays depuis plus de 200 ans?” “Ceux qui parlent le créole en Haïti, depuis le temps de la colonie, appellent la langue qu’ils parlent créole. Ils ne l’appellent pas haïtien. De quel droit quelques intellectuels peuvent-ils changer le nom de la langue de tout un peuple?”


Dans son argumentation en faveur du nom “créole,” Déjean s’érige contre Nanie Piou et consoeurs pour avoir mis en question le nom de la langue parlée par tout le peuple haïtien et avoir publié, en 1982, un livre sur la “Syntaxe de l’haïtien”. De même, il s’est élevé contre une initiative de l’Université de Boston qui avait annoncé, la même année, un cours: “Haitian Culture ... conducted in Haitian;” et enfin contre J. Jonassen qui non seulement désignait la langue d’Haiti par le syntagme “l’haïtien,” dans le numéro 19 de Collectif Paroles, mais encore déclarait qu’il ne pouvait pas l’appeler “créole.”


Notons ici que le nom de la langue n’avait pas été choisi par le peuple de Saint-Domingue, mais plutôt imposé par les colons français qui d’ailleurs appelaient créoles tant les humains que les animaux ou végétaux qui naissaient dans la colonie.


Un autre champion du syntagme “l’haïtien”, J. Previllon, avance maints arguments dans un texte copieux, “What’s in a Name?” -- “Que suggère un nom?” (1) Son point de vue semble graduellement obtenir une adhésion collective à laquelle s’associe ce présentateur qui a écrit: “Après quelque deux cents ans, il convient de reconnaître l’identité linguistique de chaque peuple, grand ou petit. Les langues dites romanes sont depuis longtemps désignées par les noms des peuples qui les parlent: catalan, espagnol, français, italien, portugais, occitan, roumain. De même, les langues dites “créoles” doivent être reconnues comme des langues distinctes ayant chacune ses particularités historiques, traditionnelles, folkloriques et religieuses qui se reflètent dans l’articulation, le vocabulaire et la syntaxe définis par le peuple qui la parle.” (Savain, 1995)



Premier défi: remaniement et interprétation

“L’emploi de mots convenablement combinés est un art en soi.” (Pei, 1965: 430) En effet, tout choix de mots ou de combinaison de mots par un traducteur comporte une implication linguistique qui ne rencontre pas toujours l’agrément des linguistes. C’est peut-être pourquoi G. Mounin, cité par A. Gross, dit: “On ne peut avoir aucune théorie de linguistique valable qui ne prévoit pas une théorie de traduction pratique.”(2)


Gross lui-même pense que les traducteurs peuvent être comparés “aux soldats qui sont sur le front et qui se battent constamment dans la guerre des langues et la minutie des mots, tandis que les linguistes ont très peu cette expérience et rarement la recherchent. Ils ressemblent, dit-il, aux généraux dans les fauteuils de l’arrière-garde.”(3) Avec tout le respect dû aux généraux, l’auteur de cette présentation se limite au langage de la troupe.


Au seuil de l’Indépendance, le 1er janvier 1804, les leaders-généraux de la nouvelle nation haïtienne qui venaient d’écrire un chapître glorieux, sans précédent dans l’histoire du monde, se sont trouvés désemparés face à leur nouvelle responsabilité d’organiser le gouvernement d’un nouvel État. C’était la première fois que des nègres africains et leurs descendants s’étaient soulevés, avec succès, contre un régime d’esclavage opprimant et s’étaient déclarés libres et indépendants.


“Évidemment, explique J. Price-Mars, le parti le plus simple pour les révolutionnaires en mal de cohésion nationale était de copier le seul modèle qui s’offrait à leur intelligence.” (4) “De fait, continue F. Latortue, ils ont copié le système juridique français, faisant leur le Code civil Napoléon et d’autres; ils ont copié le système d’organisation politique avec Préfecture et Communes; ils ont nationalisé le système éducatif français.” (5)


L’Acte d’Indépendance et la Proclamation du Général en Chef Dessalines, ont été rédigés tous les deux en français, alors que le général en chef ne pouvait ni parler ni comprendre le français. Il faut toutefois reconnaître que, peut-être, il n’y avait parmi les francophones présents aucun qui savait lire et écrire la langue que parlait la population toute entière.


La langue française ayant été adoptée comme langue officielle du nouvel État haïtien, tous les documents officiels: lois, actes, formulaires, pièces administratives et autres sont rédigés en français. Mais, au cours des ans, alors que la France apportait à ses documents officiels des modifications et des améliorations jugées nécessaires, Haïti maintenait les siens dans la tradition des circonstances de leur adoption.


Pour enfin satisfaire le mandat de la Constitution de 1987, il faut maintenant procéder à un remaniement du système juridique, haïtianiser le Code civil, rédiger des abrégés de lois et réécrire les formulaires, pièces administratives et autres en haitien. Le ministère haïtien de la Justice doit envisager la rédaction de nouveaux textes pour les actes de naissance, de mariage, de décès, de notariat et d’autres pièces légales le plus souvent utilisées par la population.


Il serait souhaitable que les nouveaux documents soient rédigés en haïtien, car autrement, ils devront être traduits d’urgence pour être rendus compréhensibles au plus grand nombre des Haïtiens, comme le veut la Constitution.



Deuxième défi: nécessité d’un personnel spécialisé

En nationalisant le système français d’éducation, les gouvernements haïtiens se sont contentés au cours des ans de copier les initiatives éducatives de Paris, trop souvent, malheureusement, avec des décennies de retard. Quand, finalement, le ministère de l’Education nationale proposa, en 1980, une réforme de l’enseignement primaire devant aboutir progressivement à une réforme de l’enseignement primaire-supérieur et secondaire, il s’est heurté, dès le début, à l’opposition tant de l’élite que du peuple qui ne voulaient pas accepter l’haïtien comme langue d’enseignement.


Pour calmer l’arrogance des uns et l’inquiétude des autres, le plan d’études de l’école fondamentale de base prévoyait, en première année, sept heures d’enseignement oral et écrit de l’haïtien, par semaine, et quatre heures d’enseignement oral du français. On pouvait supposer que l’haïtien devrait être la langue d’enseignement des autres matières: mathématique, sciences sociales, sciences expérimentales, éducation esthétique et artistique, initiation à la technologie et aux activités productives, éducation physique et sportive, mais aucune directive n’était spécifiquement donnée dans ce sens.


L’introduction, même orale, du français avant l’apprentissage des connaissances de base était de toute façon une erreur fondamentale qui ne pouvait aboutir à aucun résultat positif. En général, l’haïtien était enseigné comme langue seconde. Mais, rapporte Pompilus: M. Marc Blancpain, ancien secrétaire général de l’Alliance française, et “un professeur très au fait du problème de l’enseignement du français à l’étranger, avance même qu’il y a une ‘agression’ à vouloir faire la première éducation d’un enfant dans une langue autre que sa langue maternelle. (1985: 48). C’est d’ailleurs un point de vue endossé d’années en années par de nombreux éducateurs et linguistes.


Les spécialistes de l’éducation en Haiti rapportent que “sur un échantillon de 1000 élèves entrant dans le primaire, il ressort que 245 entrent en 6ème, 105 atteignent la classe de 2e (11e année), 38 accèdent en rhétorique et 26 terminent leur baccalauréat.” (12e année). (6) Parmi les enfants scolarisés, seulement 23% vivent en milieux ruraux habités par 85% de la population. (7) En outre, 80% au moins des enseignants ne savent pas que, depuis le 31 janvier 1980, íl y a une orthographe officielle de l’haïtien. (8)


Après quinze années de tâtonnement, la réforme a commencé à s’imposer. En effet, depuis 1995, des épreuves en haïtien sont prévues aux examens officiels sanctionnant les études en 6e et en 9e années fondamentales et, éventuellement s’étendront aux examens de fin d’études secondaires et aux études universitaires.


La situation linguistique dans l’administration publique haïtienne d’aujourd’hui n’est pas différente de celle qu’on pouvait noter au lendemain de l’Indépendance. La majorité des employés ont une connaissance limitée du français et une ignorance quasi totale de la lecture et de l’écriture de l’haïtien qu’ils parlent tous.


Pour arriver à une application satisfaisante du mandat de la constitution et dans l’íntérêt d’un développement national pour tous, les fonctionnaires de l’Etat, nommés ou élus, devront apprendre à lire et à écrire l’haïtien. Alors que des cours ont été offerts dans quelques ministères pour des groupes d’employés et que quelques autres ont participé à un programme spécial au “Biwo lang kreyòl” -- (Bureau de la langue créole) -- ces initiatives inédites ne représentent qu’un tout début.


Des équipes de traducteurs, de rédacteurs et de réviseurs, spécialisés en administration publique et en questions législatives et juridiques, seront nécessaires pour abattre la besogne colossale qui devra être réalisée au cours des années à venir. Dans plusieurs cas, les employés devront faire une reprise plus soignée des études du français, tout en poursuivant l’étude de l’haïtien, pour assurer une interprétation satisfaisante des textes existants ou nouvellement préparés en français. Car, rappelle Pei, “traduire et interpréter requièrent un contrôle parfait de deux langues, et la plupart d’entre nous n’en contrôlent même pas une.” (1965: 427).


On doit aussi noter que la décision d’appliquer le mandat de la constitution aura une répercussion sur la préparation des documents privés. Ainsi les contrats de travail et d’assurance, les fiches de vente, de dépôts bancaires ou de prêts, les formulaires d’emploi, “tout ce qui touche la vie nationale” devront être rédigés dans les deux langues officielles ou tout au moins en haïtien. Cela va nécessiter davantage de traducteurs, de rédacteurs et de réviseurs, specialisés en opérations bancaires, commerciales, industrielles et autres.



Troisième défi: accord de standardisation

Par décret en date du 18 septembre 1979, le Gouvernement haïtien a approuvé l’usage du “créole” comme langue d’enseignement au niveau primaire. Conformément à ce décret, le département de l’Education nationale d’Haïti a publié le 31 janvier 1980 une circulaire aux écoles dans laquelle il a rappellé l’usage du “créole” comme langue officielle et a défini les particularités de la langue. Il a alors souligné que “le créole a des sons et des signes pour écrire ces sons”, que le département est autorisé à montrer comment écrire le créole “qui doit être écrit de la même façon dans toutes les écoles.” En conséquence, le département, sous le titre : “KI JAN NOU EKRI KREYÒL AYISYEN.” (Comment nous écrivons le créole haïtien) a indiqué les six composantes suivantes:


  1. KONSÒN (Les consonnes)
  1. VWAYÈL:
    1. Vwayèl bouch
    2. Vwayèl bouch-nen

(Les voyelles: 1. voyelles orales, 2. voyelles nasales)

  1. VWAYÈL-KONSÒN: 1. w, 2. y, 3. ui

(Les demi-voyelles: 1. w, 2 y, 3. ui)

  1. ALFABÈ (L’Alphabet)
  1. SIY ESPESYAL: 1. Ti tirè, 2. Apostwòf, 3. Aksan

(Les signes spéciaux: 1. Le tiret, 2. L’apostrophe), 3. L’accent)

  1. KA ESPESYAL. (9) (Les cas spéciaux)


A partir de ce schéma linéaire, les linguistes haïtiens et étrangers ont dégagé les caractéristiques de la phonologie, de la morphologie et de la syntaxe de l’haïtien, en soumettant dans de nombreux textes le résultat de leurs recherches et de leurs observations. Parmi les différents courants, on peut identifier, aux Etats-Unis, deux écoles distinctes qui continuent d’influencer l’écriture de la langue haïtienne. L’une dominée par l’enseignement de Yves Déjean, à New York et Miami, et l’autre établie par Ernst Mirville et la “Sosyete Koukouy”, à Miami. Des deux côtés, les points de vue sont défendus avec acharnement.


Mirville et son groupe appliquent totalement les instructions de la circulaire du département de l’Éducation nationale. Ils insistent particulièrement sur l’usage de la voyelle “oun” qui, disent-ils, a un son nasal africain qui doit être retenu comme un son distinct. Ils écrivent “youn” ou “oun” comme correspondant du déterminant un/une français et “younn”, doublant le n final, pour l’équivalent du nombre un. Ils appliquent la même règle pour écrire “mounn” ou tout autre mot terminé par le son “oun”. Le double n final se retrouve de même dans “vinn”. Aussi, ils utilisent la consonne “ng” pour écrire “lanng”.


Ils se servent du trait d’union comme le suggère la circulaire et accordent une grande importance à l’usage de l’apostrophe qui fait l’objet d’une prise de position par J. R. Placide qui a écrit: “ Kreyòl pa tchoul ni lanng Franse ni okenn lanng ... Dapre konvansyon regleman no. 2 nan Òtograf ofisyèl la nan ka fòm kout pwonon sijè ki tounen fonèm konsòn yo, nou reprezante yo ak youn lèt konsòn akonpaye ak youn siy apostròf anwo adwat li.” (10)


“Le créole n’est à la remorque ni du français, ni d’aucune autre langue ... D’après la convention du règlement no. 2 de l’orthographe officielle, dans le cas de la “forme-courte” des pronoms sujets qui deviennent des consonnes-phonèmes, nous les représentons par une consonne avec une apostrophe placé en haut, à droite.”


Le point de vue de Déjean est bien différent de celui de la “Sosyete Koukouy”. D’abord, Déjean a défini les quatre principes fondamentaux de la langue haïtienne:




“Premye prensip: Chak lèt rete nan wòl yo.”


Premier principe: Chaque lettre a sa fonction.

“Dezyèm prensip: Chak son ekri menm jan.”


Deuxième principe: Chaque son s’écrit pareil.

“Twazyèm prensip: Nanpwen lèt ki bèbè.”


Troisième principe: Il n’y a pas de lettre muette.

“Katriyèm prensip: Chak lèt se pòtre yon sèl grenn son oubyen yon sèl grenn bwi.”


Quatrième principe: Chaque lettre représente un seul son ou un seul bruit.

(1986: 3, 17, 23, 28).


“Katriyèm prensip sa a,” ajoute-t-il, “soti nan 3 lòt yo. Tou le 4 prensip sa yo mache ansanm. Se yo ki lakòz òtograf la regilyè anpil. Se yo ki fè òtograf la gen anpil valè.”




“Ce quatrième principe, ajoute-t-il, provient des trois autres. Tous ces quatre principes marchent ensemble. Ce sont eux qui permettent à l’orthographe d’être bien réglée. Ce sont eux qui donnent beaucoup de valeur à l’orthographe.”


Déjean a aussi identifié les “10 manman vwayèl” – (dix voyelles de base) -- de la langue comme représentant ses “10 manman son” – (dix sons de base) -- a an e è en i o ò on ou. Autrement dit, chaque mot de la langue contient une ou plusieurs de ces voyelles-sons de base. Il souligne aussi que les voyelles nasales sont représentées par un seul signe et n’ont qu’un seul son chacune: an en on ou. (1986, p.18).


Déjean rejette la consonne “ng” et la voyelle “oun” à peu près pour les mêmes raisons. Parlant de “ng”, ce sont, opine-t-il, deux consonnes que l’on trouve à la fin de quelques mots spéciaux tels que: zing et zwing. Il demande alors si on doit ajouter “ng” dans l’alphabet français à cause de “building, footing, smoking”. En ce qui concerne “oun”, il dit que ce signe de 3 lettres ne représente pas un son majeur dans la langue haïtienne et peut toujours être formé avec ou et n. (1986:35).


À propos de l’apostrophe, Déjean écrit: “Nan fè tyoul òtograph franse, yo pèmèt moun sèvi ak yon apostwòf pou fòm kout pwonon sijè. Men, nan ekri pwonon franse, apostwòf pa mele ak koze sijè pa sijè. Epi nan ekri franse apostwòf pa rete ak pwonon ... Nan òtograf kreyòl, apostwòf se konplikasyon initil ki pa regle anyen.” (1986:39).


“À force d’être à la remorque de l’orthographe française, on permet l’usage d’une apostrophe avec les ‘formes courtes’ des pronoms sujets. Mais, lorsqu’on écrit les pronoms français, l’apostrophe ne se mêle pas de savoir s’ils sont sujets ou non. De plus, lorsqu’on écrit le français, l’apostrophe n’est pas la domestique des pronoms. ... Dans l’orthographe créole l’apostrophe est une complication inutile qui n’a pas sa raison d’être.’


Déjean rejette aussi le trait d’union comme une complication inutile et explique: “Nan egzaminen koze yo ekri an kreyòl depi kèk ane, nou kab remake jan yo sèvi mal ak tirè. Gen moun ki simen tirè tout kote. E sanble pèsonn pa suiv okenn prensip kle nan mete tirè. Poutèt sa, li kapab pi bon pou nou si nou prèske lage tirè a nèt ...Ekriti ap vin pi fasil lè kon sa. E sa pap fè lekti vin pi difisil. Egzanp: Yo di m mande sa k pase.” (1986: 41)


“ En revoyant les textes écrits en créole depuis quelques années, dit-il, on peut voir comment on s’est mal servi du trait d’union. Certaines personnes ont mis des traits d’union partout. Et il semble que personne n’ait suivi aucun principe clé pour mettre les traits d’union. C’est pourquoi il serait bon que nous abandonnions le trait d’union entièrement ... Ainsi, l’écriture deviendra plus facile et cela ne rendra pas la lecture plus difficile. Exemple: Yo di m mand[e] sa k pas[e].”


Cet exemple, toutefois, n’est pas concluant, car le pronom m peut être lu soit comme un complément de di – (dit) , soit comme le sujet de mand[e], -- (demander) -- ce qui donne à la phrase la possibilité de deux interprétations différentes. De plus l’usage de k, au lieu de ki -- (qui) -- fait penser au distinguo signalé par Pompilus entre “un calque graphique de la parole créole et une orthographe de la langue créole.” (11) De même remarque M.-C. Hazaël-Massieux: “Il est indispensable à l’écrit de retenir toujours la ‘forme longue’ et de façon invariable ... pour permettre une identification globale et aisée de l’unité représentée ...” (12)


La phrase que Déjean propose en exemple pourrait avoir plus de clarté si on l’écrivait: “Yo di-m mande sa ki pase” ou encore “Yo di-mwen mande sa ki pase.” Autrement, le pronom m sera considéré comme un sujet de “mande.” Ce présentateur recommande l’usage du trait d’union et de la “forme longue” autant que possible. (Savain, 1995: 32, 45).


L’usage de la “forme courte” des pronoms fait l’objet d’un autre débat. D’un côté, la “Sosyete Koukouy” place une apostrophe après la “forme courte” du pronom sujet et un trait d’union entre lui et le mot qui le précède quand il est complément ou déterminant, dès que ce mot se termine par une voyelle: m’renmen-l poutèt bote-l; m’achte-l pou li manje-l. De son côté, Déjean élimine les deux signes et laisse seulement un espace à leurs places dans tous les cas: m renmen l poutèt bote l; m achte l pou li manje l.


Par contre, J.-R. Joseph Cadely procède à une agglutination de la “forme courte” des pronoms avec les mots qu’ils précèdent ou qu’ils suivent soit comme sujets, soit comme compléments ou déterminants, quant ces mots commencent et finissent par une voyelle: m renmenl poutèt botel; machtel pou li manjel. Il défend son point de vue en rappelant que la langue haïtienne s’écrit comme elle s’entend. (13)


Partant de ce principe, on peut agglutiner “la forme courte” du pronom sujet avec un verbe commençant par une voyelle, mais l’usage du trait d’union après le verbe ou le nom est préférable, car la phrase se lit mieux: m renmen-l poutèt bote-l; machte-l pou li manje-l..


Déjean a aussi influencé l’écriture du créole en Haiti où il a enseigné plusieurs années comme professeur à la faculté de linguistique appliquée, dont le doyen est Pierre Vernet, et à l’École normale supérieure, dont le premier directeur fût Pradel Pompilus. Déjean a été directeur de “Biwo Lang Kreyòl” et chargé du programme national d’alphabétisation qu’on devrait plutôt nommer, “Pwogram 4 chemen: koute pale li ekri” (Programme des 4 chemins: écouter, parler, lire, écrire), pouvant aider à la formation d’une “konsyans kritik.” Des manuels, préparés sous la direction de Déjean et selon ses principes, ont été tirés à 100,000 exemplaires, un grand record pour Haiti. Il n’est pas sûr pourtant que pour donner l’enseignement nécessaire, il ait jamais trouvé les 800,000 volontaires au moins, nécessaires selon lui. (1995: 11, 17).


Déjean a signalé que, dans ces manuels, les mots “alfabetizasyon” et “konsyantizasyon” ne figurent pas. (1995b: 3, 17). C’est une note qui marque un départ par rapport aux autres manuels antérieurs. Toutefois, à défaut d’un consensus total sur les particularités de l’écriture de la langue haïtienne, on peut espérer un accord tacite pour favoriser la propagation des lois, des actes et autres documents officiels dans un langage plus en harmonie avec la “conscience critique” des nouveaux alphabétisés.




Quatrième défi: traduction et traditions

En Haiti, un observateur avisé peut noter les différences entre le langage de “l’élite” et celui du peuple, surtout de celui des habitants du “pays en dehors”, selon l’expression choisie par Gérard Barthélemy pour désigner la paysannerie haitienne. En plus des petites variations dialectales que l’on trouve dans les régions nord et sud du pays, A. Valdman parle de la distinction entre “kreyòl swa” et “kreyòl rèk”, se référant ainsi au créole francisé des francophones bilingues et au parler traditionel des créolophones monolingues. (14)


Cette différence se retrouve tant dans la façon de penser des deux catégories de locuteurs que dans l’écriture de la langue. En effet, malgré un mouvement très récent vers l’étude de l’haïtien, très peu parmi les francophones haïtiens peuvent lire et écrire la langue haïtienne qu’ils parlent tous, même ceux qui sont supposés lire la Bible et les chants chrétiens écrits en “ayisyen”.


Par exemple, la plupart des francophones haïtiens veulent le plus souvent prononcer les voyelles françaises u et e qui ne figurent pas dans l’alphabet haïtien, mais ils ne remarquent pas, quand ils parlent français, leurs fréquentes omissions de la lettre r à la fin de certaines syllabes, ou le manque de sonorisation vibrante de leur r devant la voyelle o, autant de phénomènes caractéristiques de la langue haïtienne.


Bien qu’ils apprennent que les voyelles haïtiennes “an en on”, représentées par un seul signe chacun, ont aussi un seul son, ils continuent quand même à prononcer et à transcrire certains mots selon leur prononciation française. Ainsi, ils écriront: ane au lieu de anne; enève au lieu de ennève; onè au lieu de onnè; et bien d’autres mots où le son nasal ne peut être rendu qu’en doublant le n après les voyelles nasales “an en on”. Lorsque certains francophones se permettent de prononcer ces mots comme il faut, on leur reproche de parler le langage-paysan.


Ceux qui font ce reproche, souvent avec un certain sarcasme, sont généralement parmi ces Haitiens qui se réclament de la francophonie, qui ont appris à parler l’haïtien dans le cercle fermé de leur famille, mais qui ne savent rien des particularités de la langue et encore moins du langage, des traditions, des coutumes et de la religion du peuple haïtien. Ils ignorent surtout le lien qui relie la langue à la culture.


Les Haitiens francophones s’étonnent parfois de ne pas comprendre certains mots, certaines phrases que prononcent le peuple des villes ou les paysans des campagnes. Ils sont même vexés lorsque, parlant à ces “illéttrés”, eux, les “save”, -- (personnes savantes) -- n’arrivent pas non plus à se faire comprendre. On peut dire que, en Haïti, l’élite (environ 2 à 5% de la population) et le peuple (95% au moins), quoique parlant tous les deux la même langue, ne parlent pas le même langage.


La raison fondamentale est que l’élite haïtienne, qui se targue de la culture occidentale française, croit que sa culture est supérieure et préférable à celle du peuple haïtien qui représente la survivance des coutumes, des traditions et des croyances africaines. La langue que parle le peuple, la langue qui lui a été transmise oralement de génération en génération depuis 300 ans, c’est celle de sa culture.


Barthélemy rapporte que, depuis deux siècles, le milieu “évolué” d’Haiti ressasse, en parlant des paysans: “Ils sont incapables en eux-mêmes, il faut donc les aider, les éclairer, les guider vers l’évolution bénéfique.” À cela, il répond: “Les vrais obstacles semblent se rapporter à des phénomènes plus structuraux; ils relèvent d’une culture différente voire même antagoniste à la culture de progrès qui est proposée dans le cadre de l’économie libérale moderne. Il est donc nécessaire d’analyser la cohérence forte et souvent admirable de cette culture pour voir quels sont les points de divergence par rapport au modèle proposé.” (1989:18).


Le modèle proposé est celui qui semble aboutir à une forme de développement occidental et qui souvent apparaît au peuple comme une forme atténuée de domination ou de vassalité qu’il récuse. Le plus souvent, le peuple haïtien pense comme Pompilus pour qui, “être développé, ce n’est pas seulement pouvoir satisfaire certains besoins primaires et secondaires, c’est surtout vouloir être soi, vouloir être reconnu et respecté comme on est, dans sa culture et dans sa langue maternelle qui est l’expression de cette culture.” (1985, p.165).



Conclusion

La tâche des traducteurs et rédacteurs de documents officiels haïtiens existants ou à venir est complexe et difficile. Interpréter et expliquer ces documents pour être bien compris par la grande majorité de la population est un test d’efficience en communication. Ces documents, rédigés en français, avaient été conçus pour les Français qui ont leur culture, leurs traditions, leur vision du monde qui ne correspondent en aucune façon à celles des Haïtiens qui, en outre, ne parlent et ne comprennent que leur propre langue, quel que soit le nom par lequel on la désigne.


La réussite de cette initiative nationale, qui s’est déjà trop fait attendre, dépend surtout des membres du milieu “évolué”, de ceux qui sont déjà lettrés, qui doivent reconnaître la nécessité, non seulement d’apprendre à lire et à écrire l’haïtien, mais aussi de se familiariser avec les coutumes et traditions des “moun andeyò” – (le peuple des campagnes) -- pour mieux comprendre leurs aspirations définies à travers leur “conscience critique”, pour établir un dialogue valable, basé sur le respect mutuel, la tolérance et le désir commun d’un lendemain national meilleur pour tous les Haïtiens.


Betty Howell, traductrice accréditée de l’Association américaine des traducteurs (ATA), vivant à Montréal, Canada, a écrit: “... the translator for Canada must know about differences in the legal framework, the political implications of apparently simple choices, and, of course, the different cultural context.” Cette mise en garde vaut aussi pour Haiti où le traducteur doit connaître les différences dans le domaine légal, les implications politiques de choix apparemment simples, et, naturellement, le contexte culturel différent. (15)



NOTES

1. “What’s in a Name: An Awakening of the Haitian Linguistic Consciousness.

    (An argument for Haitian as the native language of Haitians.)
    Jean Prévillon, un éducateur haïtien de New York, a écrit une prise de position -- position paper --  pour montrer le bien fondé linguistique, culturel et national de ce nouveau nom.  1993, ERIC.


2. Cf. The ata Chronicle, vol. xxiv , no. 8, 1995.

    (Une publication de l’Association des traducteurs américains)
    Alex Gross a cité Georges Mounin dans l’article The Linguist Den: p.29


3. Cf. Alex Gross, p. 25


4. Cf. Jean Price-Mars, Ainsi parla l’oncle, 1928: Préface.


5. Cf. François Latortue, Système éducatif et développement - Le problème de langue,1994:133


6. Cf. Actes du séminaire d’élaboration de la stratégie du plan national d’éducation, 29-30 avril 1994: p. 108.


7. Nirva Jean-Jacques, de FONHEP (Fondation nationale haïtienne de l’enseignement privé), a rapporté que parmi les 66% des enfants haitiens scolarisés, 59% étaient plus âgés que leurs classes et seulement 23% habitaient les milieux ruraux. Jean-Jacques était l’un des intervenants à la 3ème Conférence régionale haïtienne: “Edikasyon se pouvwa”, tenue le 17 février 1996, à Florida Atlantic University, Boca Rato, Florida, U.S.


8. Au cours d’une présentation au Second Annual Creole Language Workshop tenu à Florida International University, les 21 et 22 mars 1996, Yves Déjean a déclaré qu’il y avait encore 1,000,000 d’enfants haïtiens non scolarisés, alors que 1,200,000 sont censés être à l’école. Il a ajouté que 80% au moins des enseignants ignoraient que depuis le 31 janvier 1980, il y avait une orthographe officielle de la langue haïtienne.


9. Cf. République d’Haïti, département de l’Éducation nationale, secrétairerie d’état de l’Éducation nationale, JCB/EB, 31 janvier 1980.


10.Cf. Bilten Koukouy no. 8, 1995, l’article de Jan Wobè Plasid , “Siy apostwòf nan lanng kreyòl”, p. 24


11.Cf. Pradel Pompilus, Le problème linguistique haïtien, 1985: p.164


12.Cf. Etudes Créoles, vol. xviii, no. 1, 1995 l’article de M-C. Hazaël Massieux, p. 61.


13.Cf. Dans ce même numéro d’Études Créoles, l’article de J. R. Cadely


14.Cf. “Les créoles français entre l’oral et l’écrit”, l’article de A. Valdman, p. 60.


15.Cf. The ata Chronicle, vol xxiv, no. 8, 1995, l’article de B. Howell, p. 20.



RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

BARTHÉLEMY, Gérard. Le pays en dehors, 1989, Port-au-Prince, Haïti: 9-20


DEJAN, Iv. 1986: Ann aprann òtograf kreyòl la, New York

              1995a: Èske se pou nou chanje non kreyòl la? in: Ann etidye lang nou an: 62-66
              1995b: Alfabetizasyon ak konsyans kritik  - Alfabetizasyion san manti, manti san alfabetizasyon, Port-au-Prince, Haïti.


FATTIER, Dominique, 1989: “Portraits de bilingues francophones haïtiens”, in: Hommage au Docteur Pradel Pompilus, Port-au-Prince, Haïti: 85-107


PEI, Mario, 1965, “The Translation Problem”, in The Story of Language, New York: 427-433


POMPILUS, Pradel, 1985, “Price-Mars et le problème linguistique haïtien” et “Colloque de l‘été 1979 sur l’emploi du créole dans l’enseignement primaire”, dans: Le problème linguistique haïtien, Port-au-Prince, Haïti: 41-48, “147-167.


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